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 Les souvenirs de Dorën Plaat

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Général Conor Ó Caiside
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MessageSujet: Les souvenirs de Dorën Plaat   Mar 22 Juil - 4:01


Début de l'été de l'an 51, Ouest-Browmanwood, Grisonnes.


Je dois avouer ne pas être fâché de l'arrivée de l'été. Je revoyais le paysage du Nord-Ouest Grisonnant, un paysage qui, qu'on se le dise, n'est pas sans grandeur. Les Conifères sont de larges creux boisés ; et la vue découvre à vingt ou trente kilomètres à l'Ouest les froides côtes de Staurakios.

De là où j'étais, j'entendais les canons gronder comme un orage lointain ; nous entendions cela depuis les Conifères ; ce n'était pas grand chose à nos yeux. Nul parmi notre compagnie ne savait rien du nouveau conflit qui se tramait à la Lisière ; et pour être franc, nous ne voulions pas savoir plus ; après la sécession du Corvus et cet hiver, nous étions las de trop de guerres et de conflits et, j'ose dire, du fjord en général. Jean était plus sévère que moi à ce sujet ; je ne pouvais que le comprendre, il avait été à la frontière bien avant moi. Le pauvre diable avait été dans les premiers à être envoyé aux côtés de la 1ère compagnie frontalière hivernale ; je suis arrivé deux ans après, en 48.

Les grisonnants n'oublient que trop souvent la brutalité des fjördins. Je crois avoir l'âme d'un humaniste, sachez-le, mais j'ai le malheur d'avoir le cœur simple du soldat ; je crois ce que je vois ; et je ne suis pas fier ou heureux de ce que j'ai vu.
Ce que les romanciers racontent sur la guerre à la fjördinne est vrai : la guerre à la fjördinne est moche et est vite oubliée ; ou plutôt vite occultée. Les grisonnants n'aiment pas parler de guerre, surtout au centre du pays : ça porte malheur, qu'on dit. Qu'il est pourtant égoïste de craindre le malheur dans sa petite vie quand le véritable malheur existe et est présent à deux pas de chez-vous. Mais par peur de le voir arriver à votre porte, le grisonnant préfère l'occulter.
Mais d'un côté, j'envie ces gens-là. J'envie même le soldat de la Rose d'Or qui jamais ne tache son uniforme si beaux-jolis et qui, de jour ou de nuit, pavane fièrement, mousquet à l'épaule, dans les rues des Rosiers.


Je me souviens de ma première blessure. Jean aussi, il était avec moi...


 
Spoiler:
 


Dernière édition par Gildass Lawliet le Dim 10 Mai - 23:12, édité 4 fois
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Général Conor Ó Caiside
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MessageSujet: Re: Les souvenirs de Dorën Plaat   Mer 23 Juil - 12:31

Automne de l'an 40, frontière du fjord et des Grisonnes, début de la guerre du Corvus.


Jean et moi dirigions une équipe de fantassins de notre classe dans le nord du fjord. La guerre venait d’éclater et il était encore dur de savoir de quel côté les fjördins allaient basculer ; ou même, vu la situation, de quel côté nos camarades allaient aller.
Jean proposa de rebrousser chemin vers l’abri grisonnant le plus proche qui était à quelques 500 mètres de là. Nous n’avions pas vraiment le choix.
Deux itinéraires se présentaient devant nous : un boyau sinueux qui allongeait le parcours ou une route camouflée et plus courte, que nous prenions le plus souvent.

Nous pensions être hors de vue des observateurs ennemis. La route était étroite mais nous marchions côte à côte sans souci, lorsque, une ordonnance avec deux chevaux qui semblait attendre un officier nous a interpellés. J’étais à la droite de mes copains, le hasard a voulu que je passe à gauche à ce moment précis pour lui répondre car, après quelques secondes, nous avons entendu un sifflement.


Jean a crié : « attention… c’est pour nous ! ».

Je me suis couché, l’obus éclata, j’ai senti un choc, une brûlure derrière la hanche gauche. Mes deux camarades étaient immobiles, l’un la tête traversée, l’autre des éclats dans la poitrine.

Jean était un peu plus loin, je l’entendais crier : « CORBEAUX ! »


Je me suis laissé glisser dans le boyau proche ; je n’osais pas regarder ma jambe ; pour être franc, je la pensais déjà perdue. Me traînant dans le boyau bouleversé, j’y trouvais des éclaireurs d’une autre compagnie et je leur ai dit qu’il y avait mes camarades qui étaient restés sur la route.

Mais le bombardement continuait, personne n’est allé les chercher.

Ma jambe commençait à s’ankyloser, j’ai donc continué à ramper jusqu’à l’abri.
J’ai expliqué à des brancardiers que mes deux camarades étaient restés là-bas. Par chance, le bombardement semblait s'être calmé et ils sont allés les chercher.

Je ne pouvais plus marcher. Je me rends maintenant compte que je suis resté devant l’abri pendant plusieurs minutes, sans nouvelles des brancardiers ou de mes camarades. Ce silence macabre que je contemplais fut brisé par une étrange odeur acide et l'arrivée de Jean qui m’a transporté au poste de secours, dans un abri enterré. C’était dans ses bras que j’aie réalisé depuis combien de temps on m’avait laissé dehors.

Le bombardement avait recommencé, les tirs s’allongeaient… qu'avaient-ils vu de si menaçant ?

Quelques artilleurs de la Rose d’Or sont venus me voir, ils ont regardé ma plaque d’identité : « Lisière, 3ème division automnale ».
Je n’avais pas encore 20 ans, certains avaient les larmes aux yeux, d’autres, comme Jean, me servaient un verre de whisky.

« Ne t’inquiète pas, Plaat, le Haut-Conseil fera vite tomber cette petite rébellion », disait-il.
Comment peut-on dire ça quand on ne sait même pas qui sont nos ennemis ?


Le bombardement continuait, j’avais peur. Cette peur que l’on a de loin, qui diffère beaucoup de la vraie peur, mais qui n’est malheureusement pas moins pénible. Les grisonnants n’ont pas l’habitude de ne pas se sentir en sécurité ; je n’avais pas l’habitude de ne pas me sentir en sécurité.
Pour la première fois de ma vie j’apprenais à ne plus vivre, mais à survivre.

On m’a transporté jusqu’au centre de secours. J’étais couché sur le ventre et je ne pouvais plus bouger. Un médecin, aidé des brancardiers, examine ma blessure ; il en extrait un éclat de 6 cm et dit :
« Ma foi vous êtes un veinard, muthsera', c’est la bonne blessure ; ce sera 15 jours de convalescence.
Ce n’est pas comme vos camarades. »

J’ai cherché abri dans le regard de Jean. Il semblait si désolé ; j’étais si perdu.

Ils ont embarqué les blessés, dont moi-même, dans un chariot sanitaire dans lequel nous étions secoués comme des pruniers.
De temps en temps, je regardais mes compagnons, dont Johaan, et je lui demandais :
« As-tu mal, toi, de toutes ces secousses ? »
Il ne répondait pas.

Nous étions enfin arrivés à l’église de St. Eoll qui servait d’hôpital de campagne pendant cette guerre. J’avais été séparé de mes compagnons.
Le docteur m’a fait une piqûre d’antitétanique avant de m'envoyer me reposer ; j’ai passé la nuit sur un lit de camp à côté d’un inconnu qui, sans mot dire, m'avait fait comprendre que ce conflit n'était plus qu'une simple rébellion. Bien que sa mort ait été silencieuse, elle n'en était pas moins atroce, malgré les ballons d'oxygène qui, vainement, tentaient d'adoucir son trépas ; ses poumons et son visage étaient brûlés par l'utilisation des gaz quéranis. Sa peau, quant à elle, était encore marquée par l'odeur ; une odeur acide d'ail, de fruits pourris et de chair brûlée qui, encore aujourd'hui, me hante la nuit.

Le lendemain matin, il était déjà parti. J’ai demandé à l’infirmier des nouvelles de Johaan et de mes autres camarades,


Ils sont morts.
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Général Conor Ó Caiside
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MessageSujet: Re: Les souvenirs de Dorën Plaat   Mer 30 Juil - 8:40

Automne de l'an 40, église de St. Eoll, La Lisière, 15 jours après l'attaque.

Malgré la guerre, la vie n'était pas si mauvaise à la Lisière ; tous les jours les sœurs de Cernos nous apportaient des brioches, des cigarettes, de la boisson et des nouvelles des différents fronts. De là où j'étais je pouvais admirer le paysage forestier qui entourait le village ; je découvrais pour la première fois les crêtes si sévères du sud des Grisonnes et leur calme apparent. Je m’imaginais dans ces crêtes lointaines ornées par de beaux arbres alignés aux côtés de Jean, Mark et Johaan.
C'était le commencement d'octobre et la mort de mes deux camarades ne me perturbait déjà plus ; à peine étais-je sorti de convalescence qu'il me fallut reprendre la route.
Je voulu cependant profiter une dernière fois de l’air frais du village de la Lisière; le ciel était d’un bleu sans nuages, d’un bleu optimiste, terriblement chaud ; les terrasses sentaient le thé à la rose et les bardes fjördins jouaient de leur musique qui, à l’époque, faisait déjà fureur.

Cette paix sera arrêtée par un coup de tonnerre sur les Grisonnes : l’annonce officielle de la guerre et de l’indépendance des états Corvus dans le Fjörd et aux Grisonnes.


En un instant, la civilisation fut anéantie.
Le pays se bousculait, le pays se mit à courir.
Les cafés se vidaient, les magasins se vidaient, les églises, les garçonnières, les casernes se vidaient.
Et tous les grisonnants, de l’Est jusqu’à l’Ouest, dressés sur la pointe des pieds pour voir l’affiche, serrés, fraternels, répètent la même chose : « la guerre ».

Le peuple venait de comprendre que nous n’étions plus en conflit ; nous étions, pour la première fois, en guerre.

Alors les Grisonnes se mirent à tournoyer, à se lancer à travers les avenues trop étroites, à travers les villages et les campagnes : la guerre, la guerre, la guerre…

De là où j’étais j’entendais déjà les gardes champêtres avec leurs tambours et les clochers, vieux et nouveaux, annonçant tous et toutes la même chose : la guerre. Cette même guerre qui, moi, m’avait frappé il y a quinze jours. Cette même guerre qui, aujourd’hui, venait frapper toute les Grisonnes.
Dans les rues grouillantes, je sentais encore l’odeur du thé à la rose venant des terrasses abandonnées, cette odeur du temps de paix.
Je ne sais pas combien de temps j’ai erré dans les rues de la Lisière. Je ne sais même plus à quoi je pensais ; je voyais des militaires, des monteurs de chevaux, se préparer à partir, eux aussi, pour Monbois. Aux acclamations et hurlements du peuple, ils prenaient une grande importance et souriaient pour montrer à leurs femmes qu’ils rentreront sains et saufs. Je voyais les officiers de carrière se dire : « L’heure sonne. Fini de croupir dans les grades subalternes ! ».
Et les femmes pleuraient ; c’était le pressentiment du malheur, les nerfs, la peur.


Tout le monde se préparait à la guerre ; tout le monde y allait.
Mais qu’est-ce que la guerre ?
Je n’en savais rien ; personne n’en savait rien.

La dernière datait de plus de vingt ans ; et elle ne ressemblait en aucun cas à cette guerre ; ou, du moins, nous espérions qu’elle n’allait en rien y ressembler.



Les hommes sont bêtes et ignorants ; de là vient leur misère. Au lieu de réfléchir, ils croient ce qu’on leur raconte, ce qu’on leur enseigne. Ils se choisissent des chefs et des maîtres sans les juger, avec un goût funeste pour l’esclavage.
Les hommes sont des moutons ; ce qui rend possible les armées et, ainsi, les guerres. Ils meurent victimes de leur stupide docilité.
Quand on a vu la guerre comme je venais de la voir durant l’attaque, on se demande : « Comment une telle chose est-elle acceptée ? Quel tracé de frontières, quel honneur national peut légitime cela ? Comment peut-on grimer en idéal ce qui est banditisme, et le faire admettre ? ».
Je réalise qu’en une semaine seulement, presque un million d’hommes civilisés, occupés à vivre, à aimer, à gagner de l’argent, à préparer l’avenir, ont reçu la consigne de tout interrompre pour aller tuer d’autres hommes ; et ce million d’hommes a accepté cette consigne parce qu’on les avait persuadés que tel était leur devoir.
Nous étions un million d’imbécile ; un million de Corvus, de Grisonnants, de nains et de fjördins, tous de bonne foi, tous d’accord avec Cernos et ses saints… un million d’imbéciles… comme moi.
Ou plutôt non, je n’ai pas cru à ce devoir. Déjà, à mes vingt ans, je ne pensais pas qu’il y eût de la grandeur à plonger une arme dans le ventre d’un homme et de me réjouir de sa mort.
Mais j’y suis allé tout de même.
Peut-être parce qu’il eût été difficile de faire autrement ?
Ce n’est sans doute pas la vraie raison, et je ne dois pas me faire meilleur que je ne suis ou que je ne l’étais ; j’y suis allé contre mes conviction mais, cependant, de mon plein gré ; non pour me battre, mais par curiosité, au début : pour voir ce que c’était d’être un soldat, pour voir si « La Frontière » était un endroit aussi horrible qu’on le racontait. Malgré ça, je crois que je n’étais pas préparé pour la guerre.

En quelques heures, l’annonce officielle de la guerre a tout bouleversé, mis partout cette apparence de désordre qui ne plaisait en aucun cas aux grisonnants. Ils partaient sans haine, mais attirés par l’idée de faire revenir l’ordre et de vivre une aventure dont on peut tout attendre.


Par-dessus tout régnait une atmosphère qui tenait de la fête foraine, de l’émeute, de la catastrophe et du triomphe, un grand bouleversement qui grisait. On avait, pour la première fois aux Grisonnes, changé les trajets quotidiens de la vie. Du jour au lendemain les hommes avaient cessés d’être de simples travailleurs, de simples fermiers, pour devenir des explorateurs et des conquérants comme dans les contes d’antan ; du moins ils le croyaient. Ils rêvaient de la frontière comme du Nouveau-Monde ; ils imaginaient la guerre comme dans un roman, des états Corvus comme d’un banquet, et de provinces ravagées, de villes incendiées, du ventre blanc des femmes blondes du fjörd, de butins immenses, de tout ce dont la vie habituellement les privait. Chacun, pour la première fois, faisait confiance à sa destinée plutôt qu’à ses capacités et qu’à la réalité, on ne pensait à la mort que pour les autres.

La guerre s’annonçait pas mal sous les auspices du désordre. Même à l’époque, Jean et moi le savions ; et Jean et moi savions aussi que nous n’avions rien d’autre que la guerre. Encore maintenant, je suis lié à la guerre.

Alors nous devions partir, partir pour le centre de ce conflit : à Monbois, au lac des esclaves.
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